[Tribune] : « Médiation en RDC : quand l’impartialité disparaît et que la paix se monnaye », Youreck Masiala
La médiation n’est ni un slogan ni un rite politique. Elle n’est pas non plus une incantation morale destinée à suspendre les rapports de force. Les spécialistes de la résolution des conflits sont formels : sans impartialité perçue, il n’y a pas de médiation crédible. Christopher Moore, l’un des théoriciens majeurs du domaine, rappelle que la confiance constitue la matière première du médiateur. Lorsqu’elle fait défaut, le dialogue devient un théâtre d’ombres, voué à l’échec avant même de commencer.
C’est précisément là que le bât blesse en République démocratique du Congo. L’implication de la Conférence Épiscopale Nationale du Congo (CENCO) comme médiatrice pose un problème de fond. Qu’on le veuille ou non, la CENCO est perçue par une partie significative de la classe politique comme engagée. Or, comme l’explique Jacob Bercovitch, ce n’est pas l’impartialité proclamée qui compte, mais celle qui est reconnue par les acteurs du conflit. Un médiateur contesté cesse d’être un facilitateur : il devient un arbitre sans sifflet.
Cette exigence de reconnaissance n’est pas étrangère aux traditions politiques africaines. Dans la palabre africaine, telle que décrite par les dictionnaires de philosophie et de sciences politiques africaines, le médiateur n’est légitime que s’il est socialement reconnu comme extérieur aux intérêts en jeu. Il ne s’impose pas ; il est accepté. Sa parole n’a de poids que parce qu’elle est perçue comme désintéressée. Ainsi, la pensée africaine rejoint ici pleinement les doctrines contemporaines de la médiation : l’impartialité est une construction collective, jamais une auto-attribution.
Mais le malaise congolais ne se limite pas à la question de l’acteur-médiateur. Autour du conflit s’est progressivement constituée une véritable industrie de la paix. I. William Zartman avertissait déjà que lorsque la médiation cesse d’être un simple mécanisme de facilitation pour devenir un espace de pouvoir, elle perd sa raison d’être. Dialogues sans fin, conférences internationales, missions diplomatiques répétitives, per diem, financements multiformes : la paix s’est transformée en projet rentable, et la guerre en ressource renouvelable.
Roland Paris et Michael Barnett ont montré comment cette bureaucratisation de la paix produit des intérêts objectifs au maintien des processus plutôt qu’à leur aboutissement. On administre la crise, on la gère, on la finance, mais on évite soigneusement d’en épuiser les causes profondes. La RDC dialogue, négocie, signe… mais ne sort jamais réellement de la guerre.
Là encore, la critique est profondément africaine. De nombreux penseurs du continent distinguent la paix administrée, importée et procédurale, de la paix endogène, fondée sur la souveraineté, la responsabilité politique et la clarté des rapports de force. Une paix qui ne procède pas de l’autorité réelle de l’État et de la reconnaissance de ses responsabilités devient un rituel vide, une liturgie diplomatique sans effet sur le réel.
Ce qu’il faut retenir
Premièrement, la médiation n’est jamais neutre par nature : elle est politique par essence. Lorsqu’un médiateur est perçu comme partie prenante, il ne peut plus prétendre incarner un tiers crédible, quelle que soit la noblesse de ses intentions.
Deuxièmement, la crise congolaise n’est pas une crise de dialogue, mais une crise de légitimité des mécanismes de paix. La multiplication des médiations non reconnues a fini par vider le dialogue de sa substance et par le transformer en substitut à la décision politique.
Troisièmement, la paix ne peut être administrée comme un projet de développement. Elle ne se décrète pas dans des communiqués, ne se finance pas uniquement par des bailleurs, et ne se négocie pas indéfiniment. Elle se conquiert politiquement, sur la base de la souveraineté nationale, de la clarté des responsabilités et de médiations réellement crédibles ou clairement assumées comme engagées.
La crise congolaise n’est donc pas seulement une crise de paix. Elle est aussi, et peut-être surtout, une crise de la légitimité de ceux qui prétendent la produire.
Youreck Masiala Kumbi
Licencié en droit public interne à l’Université de Kinshasa