Kinshasa, ma ville liquide : chronique d’un soir où la capitale a décidé de se dissoudre [Dan de Dieu Kayanda]
Kinshasa n’a pas de saisons : elle a des humeurs. Aujourd’hui, à 15 heures, elle a décidé d’être colérique. Très colérique.
Sur le boulevard du 30 Juin, le vent se lève comme un prophète annonçant la débâcle. La poussière danse, vole, tourbillonne. On dirait qu’elle cherche à fuir ce qui va arriver. Moi aussi, mais trop tard. La pluie a parlé avant moi.
Au centre-ville, tout est frénétique. Depuis l'avenue du 24 novembre, les arrêts de l'immeuble 1113, le saut-de-mouton de l'arrêt Mandela, ressemblent à des ruches paniquées.
Le transport ? Une loterie.
La course ? Un sacrifice financier.
Le taxi ? Une bénédiction réservée aux élus.
« Tata, aujourd’hui c’est demi-terrain obligatoire ! » me lance un conducteur. Je lui réponds par un sourire fatigué : quand le ciel menace, personne ne négocie.
Je quitte le Centre Financier à pied, me fraye un passage dans la foule, puis attrape enfin un taxi pour le Grand Marché. Sur l'avenue Bokasa, les couloirs humains se resserrent : chacun veut rentrer avant la catastrophe. Spoiler : personne n’y est arrivé.
Aux environs de 16 heures, la pluie se déchaîne. Pas la petite pluie douce. Pas l’averse raisonnable. Non. La pluie de Kinshasa. Celle qui a des bras, des dents, un tempérament.
En cinq minutes, l’avenue Bokassa devient un fleuve. Et moi, naufragé urbain, sans parapluie, juste mon Lacoste qui s’est transformé en serpillère de luxe, obligé d’écrire un reportage que la pluie avait déjà commencé à rédiger sur mon dos.
Je tente de m’abriter sur l'avenue Kabalo. Mauvaise option. Le lieu est saturé d’odeurs de cigarette, d’alcool titrant à 300%, de voix en tshiluba, mes frères, déjà chauffées à blanc.
Le gérant impose un ticket d’entrée déguisé : acheter un alcool ou sortir sous l’orage.
Je paie pour rester debout dans un coin, sans toucher à rien.
À Kinshasa, même la pluie a des taxes invisibles.
Quand je ressors, de ma cachette, c’est pour entrer directement dans une rivière.
L’eau m’arrive à la hanche.
Je ne sens plus mes jambes, seulement la poussée du courant.
C’est là que je le vois : un enfant sur le point d’être englouti.
Sans réfléchir, je le saisis, le charge sur mes épaules, comme un petit sac de riz qui respire encore.
Sa mère arrive en courant, hurlant : « Muana na nga, muana na nga, oh Nzambe aza Bolingo » (Mon fils,mon fils, Dieu est amour)
Elle me regarde trembler, trempée comme moi, et murmure : « Tata, ozali moto ya Nzambe » (Monsieur, tu es un serviteur de Dieu.)
Je n’ose pas lui dire que même Dieu, ce jour-là, était probablement coincé dans un embouteillage.
Je trouve une moto. Le conducteur zigzague, contourne les lacs, les cratères, les bus en panne.
À Baraka - Kasa-Vubu, je descends à moitié conscient.
Je prends une autre moto pour Huilleries.
La route est devenue un marécage.
Nous glissons, dérivons, hésitons.
Demi-tour.
Encore.
À Triomphal, j’assiste à un spectacle surréaliste : le nouveau pont éphémère installé à l’entrée de Kasa-Vubu - Triomphal s’effondre déjà.
Les planches flottent, les passants crient
Un jeune lance : « Vraiment ba ingénieurs oyo balingaka koboma biso » (Les ingénieurs veulent vraiment nous tuer !)
Des dizaines de personnes, désespérées, contournent en passant à travers les couloirs du Stade des Martyrs, escaladant les grilles comme dans un film d’évasion.
Je regarde.
Je ris.
Je frissonne.
Sur l’avenue de la Libération ex 24 novembre, l’eau déborde tant qu’elle lèche la chaussée du Kinshasa Mall et de l’ISC.
Les piétons marchent sur le séparateur central comme si c’était la dernière terre émergée avant l’Atlantique.
Une vendeuse de makala, pieds dans l’eau marron, lâche : « Tozali na gouvernement ? Tozali na problème !
(A-t-on un gouvernement ? Ou un problème ?)
Un conducteur de bus crie de son véhicule submergé : « Les élections approchent, ils vont venir nous promettre les routes même sous l’eau »
Humour congolais : la seule chose imperméable à Kinshasa.
À l’heure où j’écris ces mots, 23 heures, les routes sont toujours bouchées.
L'avenue Victoire, dans la commune de Kalamu est fermée par les eaux.
La rivière Kalamu crache son trop-plein sur la grande route, engloutissant les trottoirs.
Les motos sont perchées sur les talus.
Les voitures sont immobiles comme des statues.
Et les piétons ?
Des silhouettes.
Des ombres gluantes.
Des héros involontaires.
Kinshasa n’a pas besoin de miracles.
Elle a besoin de routes secondaires.
De drainage.
D’entretien.
D’un urbanisme qui ne fonctionne pas seulement sur PowerPoint.
Aujourd’hui, j’ai marché, nagé, glissé, porté un enfant, affronté la boue, évité les câbles, traversé des quartiers, perdu des chaussures, retrouvé mon souffle, et surtout observé une ville qui lutte pour respirer.
Kinshasa ne demande pas la lune.
Elle demande qu’on l’aime suffisamment pour la réparer.
Le vrai danger, ce n’est pas la pluie. C’est de ne plus rien faire pour l’arrêter.