« SAVANT OU SORCIER ? » : Quand la criminologie lève le voile sur le mystère et les dérives de l'enseignant universitaire en RDC
Au cœur d’une cité universitaire, la figure du professeur d'université suscite une fascination ambivalente. Comment un même enseignant peut-il être célébré le matin comme un génie intellectuel incontestable et murmuré le soir comme un prédateur cynique ou un adepte de sciences occultes ?
Pour répondre à cette énigme sociologique et criminologique, deux enseignants-chercheurs ont mené une vaste enquête de terrain auprès de 60 étudiants entre 2024 et 2026. Les auteurs de cette recherche publiée dans l'East African Journal of Crime and Security (Vol. 1, 2026), sont le Professeur TATY HARRIS MANTIMA (Docteur en Droit, titulaire d'un Master spécialisé en criminologie) et le Professeur JOËL NZAMPUNGU IMBOLE (Docteur en Sciences de l'Information et de la Communication et Doctorant en criminologie).
En s'appuyant sur une posture d'insiders (acteurs internes de l'institution) et une méthodologie rigoureuse garantissant la liberté de parole des enquêtés, les Professeurs Taty Harris Mantima et Joël Nzampungu Imbole mettent à nu les mécanismes d'une véritable « schizophrénie sociale ». En croisant la théorie des représentations sociales, la socio-anthropologie de la modernité et la criminologie critique, ils démontrent que la perception de l'enseignant se divise entre un noyau central inamovible (le « Savant ») et un système périphérique saturé par les figures du « Manipulateur » et de l'« Occultiste ».
La face lumineuse : L'icône sacrée du « savant » et du succès matériel
Malgré les crises économiques et la précarisation du corps professoral, le noyau central de la représentation sociale demeure intact. L'enseignant reste l'incarnation ultime du savoir universel, de l'émancipation intellectuelle et du prestige social. Dans le langage des étudiants kinois, les qualificatifs oscillent entre le sacré et le majestueux : « bibliothèque vivante », « cerveau d'or », « grand maître », « Mukubwa » ou même « Dieu le père ». L'érudition du professeur est perçue comme une puissance d'exception capable d'éclairer la société tout entière. Cette sacralisation du capital culturel se manifeste dès l'entrée du maître dans l'auditoire :
« Le prof d'université n'est pas un homme ordinaire. Quand il parle, on sent le poids de la science. Sa tête est une machine qui a emmagasiné des milliers de livres. On ne peut pas contester sa valeur scientifique, c'est lui qui éclaire notre nation. » ― Entretien n°12, Étudiant en 3e année de Licence, FSSPA
Mais dans la cosmogonie urbaine de Kinshasa, la haute diplomation ne vaut que si elle s'exprime visuellement. Les étudiants n'attendent pas du professeur qu'il soit un ascète désincarné. Au contraire, ses signes extérieurs de richesse, les jeeps de commandement V8, les costumes d'apparat européens sont interprétés comme la preuve pragmatique de l'efficacité de son cerveau.
La face sombre : Prédation transactionnelle, racket et « points sexuellement transmissibles »
A l'inverse de cet idéal scientifique, le système périphérique des représentations révèle une réalité beaucoup plus sombre. Sous l'effet de décennies d'anomie et de clochardisation de l'université publique, la relation pédagogique glisse fréquemment vers un marché d'extorsion et de marchandisation des compétences. Les professeurs corrompus sont qualifiés dans le langage populaire de Kinshasa de « ndumbas de la note » (métaphore dérivée du travail du sexe pour désigner la prostitution de la fonction académique). Les dérives s'articulent autour de deux fléaux majeurs :
§ Le monnayage des notes et le racket du syllabus : L'imposition obligatoire de supports de cours ou de travaux pratiques estampillés (vendus entre 20$ et 30$), sous peine d'échec automatique (un 07/20 couperet), transformant la chaire académique en boutique commerciale.
§ Le harcèlement sexuel transactionnel (« Points Sexuellement Transmissibles ») : Une forme grave de criminalité en col blanc ciblant les étudiantes, où la validation des modules est conditionnée à des faveurs charnelles, sous la menace du « blocus » académique. « Certains profs agissent comme des ndumbas de la note. Ils utilisent les auditoires pour cibler les filles. Si tu refuses leurs avances, tu es condamnée au blocus, tu ne valides jamais [...] C'est une prostitution de la fonction académique : ils vendent notre avenir en échange de notre corps. » ― Entretien n°41, Étudiante en 2e année de Licence, Lettres & Sciences Humaines
L'imagerie occultiste (Kindoki) : La sorcellerie comme arme de dénonciation et de légitime défense
L'un des apports les plus stimulants de l'étude des Professeurs Taty Harris Mantima et Joël Nzampungu Imbole réside dans l'analyse de la dimension ésotérique. Face à des taux d'échec massifs (parfois 80% d'une promotion recalée) et au sentiment d'arbitraire docimologique, les étudiants mobilisent une « rationalité sorcellaire » (Kindoki) pour décoder la violence institutionnelle. Le professeur n'est plus seulement vu comme un érudit : il est soupçonné d'appartenir à des loges mystiques (Rose-Croix, Franc-Maçonnerie) et d'utiliser des objets rituels, stylos à encre rouge, bagues, poudres spirituelles pour « fermer l'intelligence » des étudiants et « nourrir son totem ».
« Dans notre faculté, certains profs ne sont plus de simples humains. Quand un homme aligne des formules impossibles au tableau et que toute une promotion de mille étudiants échoue, c'est qu'il est mystique. Il a 'blindé' son cerveau dans des loges ésotériques... Spirituellement, ils boivent notre sang à travers nos échecs pour régénérer leur propre puissance. » ― Entretien n°54, Étudiant en 3e année de Licence, Faculté des Sciences
D'un point de vue criminologique et victimologique, la grille de lecture occultiste remplit une fonction psychologique vitale pour l'étudiant kinois. En attribuant l'échec académique à une ponction mystique ou à un sacrifice rituel plutôt qu'à une infériorité intellectuelle, l'étudiant se libère de la culpabilité et préserve son estime de soi. L'accusation de sorcellerie devient alors le « tribunal populaire de l'imaginaire » : une arme discursive des dominés face à l'impunité des mandarins universitaires.
Loin de se limiter à un constat d'alarme, cette étude pionnière apporte la preuve éclatante de la vitalité, de la maturité et de l'excellence scientifique de l'École de Criminologie de l'Université de Kinshasa (UNIKIN) et du Centre de Criminologie et de Pathologie Sociale (CCPS). En ayant le courage d'ausculter de l'intérieur les dysfonctionnements les plus complexes du monde universitaire avec une rigueur épistémologique exemplaire, des chercheurs comme les Professeurs TATY HARRIS MANTIMA et JOËL NZAMPUNGU IMBOLE démontrent que l'École de Criminologie ne forme pas de simples théoriciens, mais de véritables éclaireurs de la cité. C'est précisément cette criminologie clinique et critique qui pose les jalons indispensables de la refondation éthique de l'enseignement supérieur congolais : assainissement déontologique des facultés, revalorisation du statut de l'enseignant et transparence numérisée du système LMD.