[Tribune] : « Dialogue CENCO-ECC : du rejet à l'adhésion, que cache le revirement du pouvoir ? », Moïse Ezekele
L'acceptation par le président Félix Tshisekedi du principe d'un dialogue sous la médiation de la CENCO et de l'ECC constitue sans doute l'un des tournants politiques les plus marquants de cette année. Plus qu'une simple annonce, elle bouleverse les lignes politiques établies depuis plusieurs mois et soulève une question essentielle : qu'est-ce qui a changé ?
Pendant longtemps, le Chef de l'État et sa majorité avaient catégoriquement rejeté cette initiative. Félix Tshisekedi soutenait que les institutions issues des élections de décembre 2023 étaient pleinement légitimes et qu'aucun dialogue politique ne pouvait remettre en cause le verdict des urnes. Pour lui, la crise sécuritaire dans l'Est relevait d'abord de la défense de la souveraineté nationale et non d'une négociation politique.
Dans le même temps, plusieurs figures de l'Union sacrée multipliaient les sorties médiatiques pour dénoncer le projet de la CENCO et de l'ECC. Les uns parlaient d'une tentative de transition déguisée, les autres accusaient les Églises de sortir de leur mission spirituelle pour s'immiscer dans le débat politique. Certains allaient jusqu'à affirmer qu'il était hors de question de mettre sur une même table la République et ceux qu'ils qualifiaient d'agresseurs ou de rebelles.
Face à ces critiques, la CENCO et l'ECC sont restées constantes. À travers leur Pacte social pour la paix et le bien-vivre ensemble, elles ont toujours soutenu que la crise congolaise ne trouverait pas une solution durable uniquement sur le champ de bataille. Elles ont plaidé pour un dialogue inclusif réunissant les acteurs politiques, sociaux et, dans un cadre défini, les parties impliquées dans la crise, afin de restaurer la paix, la cohésion nationale et la confiance entre les Congolais.
Parallèlement, l'AFC de Corneille Nangaa réclamait depuis longtemps un dialogue politique, estimant que les causes du conflit étaient autant politiques que militaires. Martin Fayulu appelait à un consensus national pour sortir le pays de ce qu'il qualifie de crise de légitimité née des élections de 2023. Augustin Matata Ponyo plaidait, lui aussi, pour un dialogue inclusif afin de répondre simultanément aux défis sécuritaires, économiques et institutionnels. D'autres opposants partageaient cette conviction.
Aujourd'hui pourtant, le paysage politique a changé. Après l'accord de principe donné par Félix Tshisekedi, plusieurs responsables de la majorité, qui dénonçaient hier cette initiative, se livrent désormais à une véritable campagne médiatique pour expliquer que ce dialogue représente une opportunité historique pour la paix.
Ce revirement soulève une interrogation légitime : les arguments d'hier étaient-ils erronés, ou mieux les arguments d'aujourd'hui sont-ils dictés par une nouvelle orientation politique ?
Plusieurs hypothèses méritent d'être examinées.
La première est celle d'une évolution du contexte diplomatique. Depuis plusieurs mois, les partenaires internationaux de la RDC encouragent une approche combinant les efforts militaires et une solution politique. Les initiatives régionales et internationales montrent qu'une paix durable passe souvent par un compromis politique en complément des opérations militaires.
La deuxième hypothèse est liée à la réalité du terrain. Malgré les efforts des FARDC et de leurs alliés, la guerre dans l'Est continue de produire son lot de victimes et de déplacements de populations. Dans un tel contexte, accepter le dialogue peut traduire une volonté d'explorer toutes les voies susceptibles de conduire à la paix.
Une troisième lecture est purement politique. En acceptant lui-même le principe du dialogue, le président Tshisekedi reprend l'initiative et peut chercher à définir le cadre, les règles, les objectifs et les participants, plutôt que de laisser ce processus être entièrement façonné par d'autres acteurs.
Mais une question demeure : ce dialogue sera-t-il réellement inclusif ?
Joseph Kabila, annoncé de retour sur la scène politique, sera-t-il convié ? Corneille Nangaa et l'AFC, qui réclament depuis longtemps un dialogue, seront-ils associés au processus ? Martin Fayulu, Matata Ponyo, Moïse Katumbi, Delly Sesanga et les autres figures de l'opposition participeront-ils à ces discussions ou assisterons-nous à un dialogue sélectif qui laisserait de côté certains acteurs majeurs de la crise congolaise ?
C'est précisément sur cette question que se jouera la crédibilité de l'initiative. Car un dialogue qui exclurait des protagonistes essentiels risque d'être contesté avant même son ouverture, tandis qu'un dialogue véritablement inclusif devra relever le défi délicat de concilier les impératifs de justice, de souveraineté nationale et de recherche de la paix.
Les citoyens congolais sont également en droit d'attendre des explications. Pourquoi ce qui était présenté hier comme une menace pour les institutions est-il devenu aujourd'hui une voie de sortie de crise ? Quelles nouvelles réalités ont conduit à ce revirement de position ? Les responsables politiques qui combattaient cette initiative assument-ils aujourd'hui que leurs critiques étaient excessives, ou considèrent-ils simplement que la décision présidentielle s'impose désormais à tous ?
Au-delà des calculs politiques, les Congolais n'attendent pas un simple changement de discours. Ils attendent des résultats. La paix, la sécurité, le retour des déplacés, la restauration de l'autorité de l'État et la réconciliation nationale demeurent les véritables attentes du peuple.
L'histoire retiendra moins les déclarations contradictoires des acteurs politiques que leur capacité à mettre fin à une crise qui dure depuis trop longtemps. Le dialogue ne sera jugé ni sur les applaudissements qu'il suscite aujourd'hui, ni sur les critiques qu'il a essuyées hier, mais sur sa capacité à produire une paix durable et un consensus national au service de la République démocratique du Congo.
Moïse EZEKELE, Politologue de formation,
Analyste politique et Assistant d'universités.