[Tribune] :  « Joseph kabila face à son propre bilan : peut-on dénoncer aujourd’hui ce que l’on a soi-même laissé s’installer hier ? », Yves Kitumba

Le discours de Joseph Kabila du 9 octobre 2026 remet au centre du débat national une question fondamentale : avec quelle autorité politique et morale un ancien président ayant dirigé la République démocratique du Congo pendant près de dix-huit ans peut-il dénoncer les dérives de gouvernance, l’affaiblissement des institutions, la crise sécuritaire et la dégradation de la cohésion nationale sans soumettre son propre bilan au même examen ?

Une.cd

10 Oct 2026 - 18:32
10 Oct 2026 - 18:32
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[Tribune] :   « Joseph kabila face à son propre bilan : peut-on dénoncer aujourd’hui ce que l’on a soi-même laissé s’installer hier ? », Yves Kitumba

En affirmant que le pays est en péril, en critiquant la gestion de la guerre dans l’Est et en réclamant un dialogue national inclusif, l’ancien chef de l’État formule des préoccupations qui méritent d’être examinées. Mais aucune analyse sérieuse de la crise congolaise ne peut commencer en 2026 comme si l’histoire politique de la RDC avait commencé avec Félix Tshisekedi.

La crise actuelle ne dispense aucun dirigeant de rendre compte de ses responsabilités passées et présentes.

I. LE RESPECT DE LA CONSTITUTION, UNE EXIGENCE À GÉOMÉTRIE VARIABLE ?

Joseph Kabila dénonce aujourd’hui les risques liés à une éventuelle modification de la Constitution. Pourtant, son propre passage au pouvoir reste marqué par une crise majeure autour du respect de la limitation des mandats présidentiels.

Son second mandat constitutionnel devait prendre fin en décembre 2016. L’élection présidentielle n’a finalement eu lieu qu’en décembre 2018, et il a quitté ses fonctions en janvier 2019.

L’accord politique de la Saint-Sylvestre, conclu sous l’égide de l’Église catholique, prévoyait l’organisation des élections avant la fin de 2017. Cet engagement n’a pas été respecté. Les organisations internationales comme Human Rights Watch avaient documenté les retards électoraux, les restrictions aux manifestations et la répression des opposants pendant cette période.

La contradiction politique est donc manifeste : celui qui défend aujourd’hui la vigilance constitutionnelle doit également expliquer pourquoi, sous sa présidence, le calendrier électoral a été repoussé bien au-delà de l’échéance constitutionnelle de son mandat.

La Constitution ne saurait être une arme contre les adversaires du jour et une règle que l’on interprète selon les intérêts du pouvoir lorsqu’on dirige soi-même le pays.

II. LA DÉMOCRATIE ET LES LIBERTÉS PUBLIQUES

Dans son discours du 9 octobre, Joseph Kabila critique la gouvernance actuelle et les rapports entre le pouvoir et ses opposants.

Mais quel était l’état des libertés publiques durant ses dernières années à la tête du pays ?

Les organisations nationales et internationales à l’époque ont documenté des interdictions de manifestations pacifiques, des arrestations de militants et des usages excessifs de la force par les services de sécurité. Les manifestations organisées pour réclamer le respect de la Constitution ont notamment été réprimées en décembre 2016 et au début de l’année 2018.

Ces faits ne sont pas de simples controverses entre responsables politiques : ils concernent les droits fondamentaux des citoyens congolais.

Dès lors, la question mérite d’être posée : comment prétendre aujourd’hui défendre un dialogue inclusif sans reconnaître les difficultés rencontrées hier par ceux qui réclamaient pacifiquement l’alternance et le respect des échéances électorales ?

Un dialogue véritablement inclusif suppose que les principes défendus aujourd’hui soient aussi ceux que l’on accepte d’appliquer lorsqu’on détient le pouvoir.

III. LA GOUVERNANCE ET LA LUTTE CONTRE LA CORRUPTION

Joseph Kabila critique aujourd’hui la conduite des affaires publiques et la situation générale du pays.

Pourtant, sa présidence a également été marquée par de graves interrogations sur la transparence de la gestion publique, la gouvernance des entreprises et la répartition des richesses nationales.

À titre d’illustration, Les rapports de Human Rights Watch ont notamment dénoncé la corruption systémique et les risques d’impunité au sein des institutions. En 2017, des enquêtes médiatiques et des analyses portant sur les intérêts économiques de la famille présidentielle ont aussi soulevé des questions sur la transparence des revenus tirés des ressources naturelles.

Ces éléments doivent être examinés avec rigueur et en distinguant les faits documentés, les allégations et les responsabilités judiciairement établies.

Mais une question politique demeure incontournable : quel bilan l’ancien président présente-t-il aux Congolais sur la transformation de la richesse minière en écoles, en hôpitaux, en infrastructures et en emplois ?

Le Congo ne manque pas de ressources. Il manque trop souvent de mécanismes suffisamment efficaces pour que ces ressources bénéficient réellement à la majorité de sa population.

Celui qui prétend aujourd’hui proposer une nouvelle voie pour sauver le pays doit expliquer ce qui, dans son propre modèle de gouvernance, a fonctionné, ce qui a échoué et quelles réformes concrètes il propose pour éviter de reproduire les mêmes problèmes.

IV. L’EST DU PAYS, LE DRAME QUI NE PEUT ÊTRE INSTRUMENTALISÉ

C’est sur la question sécuritaire que le débat devient particulièrement grave.

Joseph Kabila dénonce aujourd’hui l’absence de résultats décisifs dans la guerre à l’Est, les revers militaires et les limites de la stratégie du gouvernement de Félix Tshisekedi.

La souffrance des populations du Nord-Kivu et du Sud-Kivu est réelle. Les morts, les déplacements forcés, les violences contre les civils et la perte de contrôle de territoires nationaux imposent des réponses urgentes.

Mais l’histoire de cette crise ne commence pas avec le pouvoir actuel. Les conflits armés dans l’Est sont anciens, complexes et alimentés par plusieurs facteurs : groupes armés locaux et étrangers, interventions régionales, conflits fonciers et identitaires, trafics de ressources et faiblesses persistantes des institutions de sécurité.

Le bilan de Joseph Kabila doit donc également être interrogé : après près de dix-huit années à la tête du pays, pourquoi la RDC n’avait-elle toujours pas réussi à établir une paix durable dans cette partie de son territoire ?

Cette question historique est légitime. Elle n’autorise toutefois pas à lui attribuer automatiquement chaque crime commis aujourd’hui.

Il faut également aborder les accusations contemporaines portées contre lui. En septembre 2025, une juridiction militaire congolaise l’a condamné à mort par contumace pour des infractions liées notamment à la rébellion du M23. Joseph Kabila a contesté les accusations et son parti a dénoncé une procédure à caractère politique. L’affaire demeure au cœur d’une controverse politique et judiciaire majeure.

Des soupçons concernant ses liens avec l’AFC/M23 avaient aussi été rapportés par la presse internationale. Ces accusations sont particulièrement graves compte tenu des conséquences de la guerre sur les populations civiles ; elles doivent être présentées avec précision, en distinguant les accusations, la décision judiciaire et les contestations de la défense.

La question centrale reste celle-ci : comment prétendre contribuer au salut national alors que son propre rôle dans la crise sécuritaire fait lui-même l’objet d’accusations aussi graves ?

Si Joseph Kabila affirme vouloir défendre la souveraineté nationale, la première exigence est la clarté sur toutes les questions susceptibles d’affecter cette souveraineté. Aucun ancien président ne devrait être au-dessus de l’obligation de rendre des comptes.

V. LE DIALOGUE NATIONAL, POUR QUEL OBJECTIF ET AVEC QUELLE GARANTIE ?

Joseph Kabila affirme que le dialogue est nécessaire pour sortir la RDC de l’impasse. Il critique le refus des autorités actuelles de donner suite à ses propositions. Je ne suis pas contre le dialogue, mais disons clairement ; Le dialogue national peut effectivement contribuer à réduire les tensions, à rechercher un consensus et à établir des garanties pour la paix. Mais il ne constitue pas, à lui seul, une solution miracle.

L’expérience congolaise montre que les accords politiques perdent leur valeur lorsque leurs engagements ne sont pas appliqués, lorsque les institutions restent fragiles ou lorsque les acteurs privilégient leurs intérêts immédiats au détriment de l’intérêt général.

L’accord de la Saint-Sylvestre de 2016 en constitue un exemple important : les engagements relatifs au calendrier électoral et aux mesures d’apaisement n’ont pas été pleinement respectés.

L’ancien président doit donc répondre à des questions précises :

* Quelles garanties concrètes propose-t-il pour que les engagements d’un éventuel dialogue soient effectivement appliqués ?

* Quelle place réserve-t-il aux victimes des conflits, aux organisations citoyennes et aux acteurs indépendants ?

* Comment garantir que le dialogue ne serve ni à prolonger indéfiniment les mandats, ni à distribuer des postes, ni à organiser un simple partage du pouvoir entre élites ?

* Quel mécanisme de suivi indépendant permettrait de vérifier les résultats obtenus ?

Un dialogue utile ne peut être une négociation entre dirigeants sur le dos du peuple. Il doit produire des engagements vérifiables en matière de sécurité, de justice, de gouvernance et de respect de la Constitution.

VI. LE BILAN DE L’ANCIEN PRÉSIDENT DOIT PRÉCÉDER SES NOUVELLES PROMESSES

Joseph Kabila a dirigé le pays de 2001 à 2019. Cette période ne peut être réduite à une seule image, positive ou négative : elle doit être évaluée à partir des résultats, des institutions laissées en place, des droits respectés ou violés, des infrastructures réalisées et des problèmes demeurés sans solution.

Mais les réalisations éventuellement revendiquées ne sauraient effacer les controverses documentées sur les retards électoraux, les restrictions des libertés publiques et la gouvernance.

Inversement, les critiques de son bilan ne dispensent pas le pouvoir actuel de répondre de ses propres choix. La RDC ne peut pas se permettre une politique dans laquelle chaque nouveau dirigeant transforme son successeur en unique responsable de tous les malheurs du pays, tout en refusant d’examiner ses propres décisions.

La responsabilité politique doit être cumulative : chacun doit rendre compte de sa période de pouvoir et de ses actes, sans que les responsabilités des uns servent à effacer celles des autres.

CONCLUSION : LE CONGO A BESOIN DE VÉRITÉ, PAS D’UNE SIMPLE COMPÉTITION DE DISCOURS

Le discours de Joseph Kabila du 9 octobre 2026 pose des questions importantes sur la sécurité, la gouvernance et l’avenir institutionnel de la RDC. Mais ces questions ne peuvent être sérieusement traitées sans un examen de son propre héritage politique.

Celui qui critique aujourd’hui la gouvernance doit accepter que sa propre gouvernance soit examinée. Celui qui réclame le respect de la Constitution doit expliquer comment il a géré les échéances constitutionnelles lorsqu’il était au pouvoir. Celui qui dénonce les violations des droits doit reconnaître les abus documentés sous sa présidence. Et celui qui parle de paix doit apporter des réponses claires aux interrogations sur son rôle éventuel dans les dynamiques politico-militaires actuelles. Les Congolais n’ont pas seulement besoin de nouveaux discours. Ils ont besoin de vérité, de justice, de sécurité et de dirigeants prêts à assumer leurs responsabilités.

Le salut du Congo ne viendra ni de l’amnésie politique ni de l’autoproclamation de tel ou tel dirigeant en sauveur de la nation. Il viendra de la capacité collective à établir les faits, à sanctionner les responsabilités prouvées, à réparer les injustices et à bâtir des institutions qui ne dépendent d’aucun homme providentiel.

Car, en République démocratique du Congo, la question n’est plus seulement de savoir qui dénonce la crise avec le plus de vigueur. Elle est de savoir qui est prêt à répondre, devant le peuple et devant la justice, de ce qu’il a fait, de ce qu’il a laissé faire et de ce qu’il propose concrètement pour que les mêmes erreurs ne se reproduisent plus.

 

Yves KITUMBA LUBADA.

Génération des bâtisseurs Insoumis. (GBI).

 

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