[Tribune] : « Décorer, c’est gouverner la mémoire nationale », Youreck Masiala

Youreck Masiala

7 Mai 2026 - 18:30
7 Mai 2026 - 18:39
 0
[Tribune] : « Décorer, c’est gouverner la mémoire nationale », Youreck Masiala

L’article 84 de la Constitution de la RDC, entre mérite national, souveraineté symbolique et mémoire historique 

Dans les démocraties modernes, l’État ne gouverne pas uniquement par la force publique, les institutions administratives ou la puissance économique.

Il gouverne également par les symboles.

Cette réalité apparaît avec force dans l’interprétation contemporaine de l’article 84 de la Constitution de la République démocratique du Congo, qui confère au Président de la République le pouvoir d’attribuer les ordres nationaux et les distinctions honorifiques. 

À première vue, cette disposition peut sembler simplement protocolaire.

Mais dans une lecture plus approfondie, telle qu’elle pourrait être développée dans un auditoire de droit public interne à l’Université de Kinshasa ou à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, l’article 84 de la constitution de la RDC, dépasse largement la simple cérémonie républicaine. 

Il pose une question fondamentale : 

qu’est-ce que la République considère comme un mérite national ? 

Car derrière chaque décoration officielle se cache un choix politique, historique et symbolique.

Le mérite national : au cœur de l’article 84

Une décoration nationale n’est pas un simple hommage émotionnel.

Elle représente la reconnaissance officielle d’une contribution jugée importante pour la Nation.

Le mérite national peut prendre plusieurs formes :

le sacrifice pour la patrie ;

la défense de la démocratie ;

le service public ;

le rayonnement culturel ;

la contribution intellectuelle ;

ou encore la lutte pour la souveraineté nationale.

Dans une conception classique de l’État, le mérite national était souvent lié :

aux héros militaires, tels que Laurent Désiré Kabila, présenté dans sa dimension de combattant révolutionnaire et chef de guerre ;

aux bâtisseurs institutionnels, à l’image de Joseph Kasavubu, considéré comme l'une des architectes institutionnels de l’État Congolais ;

aux résistants, comme Pierre Mulele et Etienne Thsisekedi wa Mulumba, figures emblématiques de la lutte démocratique

; ou aux grandes figures politiques, notamment Patrice Emery Lumumba, symbole du nationalisme africain et de la souveraineté congolaise.

Mais dans les sociétés contemporaines, cette notion s’est élargie à d’autres formes d’influence nationale, notamment culturelles et symboliques.

Ainsi, lorsqu’un artiste, un sportif, un intellectuel ou un acteur social contribue au prestige, à l’unité ou au rayonnement du pays, certains considèrent qu’il participe lui aussi au mérite national.

Cependant, cette évolution soulève un débat essentiel :

la République honore-t-elle suffisamment ceux dont le combat a profondément façonné l’histoire nationale ?

La souveraineté symbolique et la mémoire officielle 

L’État exerce non seulement une souveraineté matérielle, fondée sur l’armée, la police, les finances publiques, l’administration et le territoire, mais également une souveraineté symbolique. 

Cette dernière s’exprime à travers :

le drapeau ;

l’hymne national ;

les monuments ;

les distinctions honorifiques ;

la mémoire collective ;

et les figures que la Nation choisit d’honorer publiquement. 

Autrement dit, un État ne gouverne pas seulement un territoire.

Il construit aussi une mémoire nationale.

Décorer quelqu’un revient alors à envoyer un message clair :

 « Voici les valeurs, les sacrifices et les combats que la République considère comme dignes d’être transmis aux générations futures.»

Les oubliés de la mémoire nationale 

C’est ici que surgit une interrogation plus profonde : 

Que signifie l’absence ou l’insuffisance de reconnaissance de certaines figures historiques majeures ? 

Dans ce débat, des noms comme Pierre Mulele et Étienne Tshisekedi wa Mulumba reviennent régulièrement dans les discussions nationales.

Pour de nombreux Congolais, ces figures ont, chacune à leur manière, poursuivi ou prolongé le combat politique et idéologique de Patrice Emery Lumumba :

la défense de la souveraineté nationale ;

la dignité du peuple congolais ;

la lutte contre la domination extérieure ;

et l’exigence d’un État plus juste et plus indépendant. 

Le parcours de Pierre Mulele, reste d’ailleurs profondément lié à cette histoire nationale.

Compagnon politique de Lumumba, il fut nommé en juin 1960, ministre de l’Éducation nationale du Congo indépendant dans le gouvernement Lumumba après l’indépendance. 

À une époque où le jeune État congolais cherchait à construire ses propres cadres administratifs et intellectuels, cette fonction représentait déjà un enjeu stratégique majeur pour la souveraineté nationale. 

Après la chute du gouvernement Lumumba, Pierre Mulelepoursuivra son engagement politique dans un contexte de fortes tensions idéologiques et de conflits de pouvoir au Congo post-indépendance.

Contraint à l’exil au Congo-Brazzaville, il reviendra plus tard à Kinshasa après des garanties de sécurité qui lui auraient été données.

Mais il sera finalement arrêté puis assassiné en 1968 dans des circonstances liées à ses positions politiques et idéologiques. 

Mais au-delà du récit historique, sa mémoire a aussi traversé l’espace urbain et symbolique.

En effet, en 2002, un arrêté du gouverneur de la ville de Kinshasa avait décidé de rebaptiser l’Avenue de la révolution ( EX-24 Novembre ), sous le nom d’« avenue Pierre Mulele ».

Ce geste administratif, au-delà de sa dimension technique, portait une forte charge symbolique :

celle de réinscrire une figure controversée mais historique dans la mémoire officielle de la capitale.

Cependant, ce processus de reconnaissance mémorielle n’a pas connu une stabilisation durable, révélant les tensions persistantes autour de l’interprétation de son héritage politique. 

Pour beaucoup de Congolais, cette trajectoire fait de Pierre Mulele non seulement une figure politique controversée de l’histoire nationale, mais aussi un symbole du sacrifice politique dans la lutte pour une certaine idée de la souveraineté congolaise.

Le débat ne porte donc pas uniquement sur des personnes.

Il touche à la reconnaissance du sacrifice historique et du rôle joué dans la construction de la conscience nationale. 

Car, dans l’esprit de nombreux citoyens, certains parcours historiques créent presque une obligation morale de reconnaissance nationale. 

Ainsi, lorsque certaines figures restent insuffisamment honorées dans les distinctions officielles, les monuments ou la mémoire institutionnelle, cela alimente le sentiment d’une mémoire sélective. 

Décorer, c’est choisir l’histoire officielle de la République 

Au fond, l’article 84 n’est pas un simple mécanisme honorifique.

Il constitue aussi un instrument de construction de la mémoire collective. 

Le Président de la République, en conférant une décoration nationale, ne récompense pas uniquement une personne.

Il participe à définir :

les figures historiques reconnues par l’État ;

les valeurs considérées comme exemplaires ;

et les références que la Nation souhaite transmettre à l’avenir. 

C’est pourquoi, la question des décorations nationales dépasse largement le protocole. 

Elle touche :

à la philosophie de l’État ;

à la définition du mérite national ;

à la mémoire historique ;

et à l’identité même de la République.

Décorer, finalement, ce n’est pas seulement honorer. 

C’est dire publiquement : 

« Voici les femmes et les hommes que la Nation considère comme ayant servi durablement son histoire, sa dignité et son avenir ».

YOURECK MASIALA KUMBI, juriste de formation, spécialiste en droit public interne, Collaborateur de l’ASBL NVGL