Assainissement à Kinshasa : quand le Service national combine balai et fouet [Tribune de Hugues Mpaka]

Depuis un mois, Kinshasa revêt de plus en plus sa belle robe, grâce à la prouesse de la Task Force chargée de l’assainissement de la capitale congolaise. Depuis le déploiement des « bâtisseurs », plusieurs coins de la capitale ont retrouvé un visage plus présentable.

Hugues Mpaka

15 Août 2026 - 07:57
15 Août 2026 - 08:09
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Assainissement à Kinshasa : quand le Service national combine balai et fouet [Tribune de Hugues Mpaka]

Tout a commencé à Tshangu. Depuis le 16 juillet 2026, le coup de balai des ex-Kulunas commençait à faire des miracles : immondices évacuées, caniveaux curés, espaces publics débarrassés de certaines occupations anarchiques, marchés pirates supprimés. Les places Kingasani, Pascal, Bitabe et  Quartier 1, ainsi que les entrées Kimbuta et Petro-Congo, autrefois connus pour leur insalubrité, ont donné une autre image, faisant revivre notre « Kin la belle ».

Ce grand effort s’est déployé dans plusieurs autres coins de la capitale congolaise, notamment au rond-point Magasin et à Limete. Sur place, les bâtisseurs ont donné le coup de balai, curé les caniveaux et évacué les immondices, sous le regard admiratif de plusieurs Kinois.

Tout porte à croire que Kinshasa pourrait dire adieu à l’insalubrité qui, depuis plusieurs décennies, est devenue l’amie de plusieurs coins de la capitale congolaise, si cette initiative portée par le président de la République s’inscrivait dans la durée.

Mais une ville ne devient pas propre parce que ses habitants ont peur. Elle le devient parce qu’ils comprennent, acceptent et respectent les règles.

C’est là que le bât blesse.

Depuis le lancement de ces opérations, des images et des témoignages font état de pratiques pour le moins préoccupantes : des citoyens accusés d’avoir jeté des immondices auraient été fouettés, contraints à faire des pompes ou soumis à des travaux physiques en guise de « sanction ».

Les bâtisseurs, dont la mission est de nettoyer la ville de Kinshasa, sont accusés de se faire passer pour des policiers en arrêtant ceux qui jettent des immondices ou marchent là où ils nettoient,  pour des juges en constatant ces infractions et en sanctionnant leurs auteurs, voire pour des éducateurs en faisant notamment faire des pompes aux citoyens.

Cette façon de faire pose problème.

Mais ce n’est pas la première fois. À l’arrivée de Mzée Laurent-Désiré Kabila à la tête de l’État, en 1997, les « Kadogos » avaient, eux aussi, fait recours au fouet pour discipliner les receveurs et les chauffeurs des taxis-bus.

Cependant, aucune disposition juridique ne confère, à notre connaissance, un tel pouvoir à la Task Force chargée d’assainir la capitale congolaise. Certains juristes évoquent notamment un principe fondamental du droit pénal : Nullum crimen, nulla poena sine lege, ce qui signifie : « Pas d’infraction, pas de peine sans loi ».

Ces pratiques, que plusieurs dénoncent, poussent à se poser une question fondamentale : « où s’arrête la mission d’assainissement et où commence l’abus de pouvoir ? »

Le Service national peut contribuer à nettoyer Kinshasa. Il peut participer à l’assainissement, sensibiliser les populations et montrer l’exemple. Mais lorsqu’un agent décide lui-même de punir physiquement un citoyen, de l’humilier ou de lui imposer une peine corporelle, une autre question surgit : « au nom de quelle loi agit-il ? »

Nous craignons le risque de transformer progressivement le « bâtisseur » en une sorte de juge de rue, capable de constater, juger et sanctionner lui-même les comportements qu’il considère comme répréhensibles.

Pour nous, Kinshasa mérite mieux que le choix entre une ville sale et une ville propre obtenue au prix de la dignité de ses habitants.

L’assainissement de la capitale est une nécessité. Le travail des bâtisseurs mérite d’être salué. Mais la propreté d’une ville ne devrait jamais être obtenue au prix de l’humiliation de ceux qui y vivent.

Certes, les Kinois adoptent parfois des comportements qui poussent les autorités à avoir une attitude quelque peu autoritaire. L’histoire récente de Kinshasa en témoigne, notamment avec l’opération Likofi, dirigée par le général Célestin Kanyama entre 2013 et 2014 contre les Kuluna.

Mais le changement doit être réciproque. Les Kinois doivent changer, les autorités aussi.

Car une ville propre ne se construit pas uniquement avec des balais. Elle se construit également avec des citoyens responsables, des autorités exemplaires et des institutions qui agissent dans le respect de la loi.

Kinshasa a besoin du balai. Elle n’a pas besoin du fouet.

Hugues MPAKA MUTWEFA, Journaliste & Analyste

Hugues Mpaka Journaliste, rédacteur et reporter au sein de la rédaction de la UNE.CD ; Community Manager, passionné des Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication (NTIC) ; licencié en Sciences de l'Information, département de multimédia de l'Institut Facultaire des Sciences de l'Information et de la Communication (IFASIC), actuelle Université des Sciences de l’Information et de la Communication