RDC : Constant Mutamba, le condamné devenu icône dans un pays où la vindicte populaire ne pardonne pas les politiciens (Tribune de Josué Bengbazo)
Contre toute logique judiciaire, contre toute attente politique, Constant Mutamba est sur le point de sortir de prison porté par une ferveur populaire rarement observée en République démocratique du Congo.
Condamné à trois ans de prison pour détournement de fonds liés à un projet de construction carcérale à Kisangani, dans la province de la Tshopo, l’ancien ministre de la Justice n’a jamais été, dans l’imaginaire collectif, un homme déchu. Bien au contraire : il est devenu, pour beaucoup, un symbole de courage et d'un zèle du changement.
Des veillées de prière ont été organisées à travers le pays et dans la diaspora. Des marches de soutien ont rythmé aussi bien le procès que la période post-condamnation. Le 2 septembre 2025, jour du verdict, la ville de Kinshasa a littéralement retenu son souffle : activités économiques paralysées, mobilisation spontanée des habitants, certains allant jusqu’à tenter d’empêcher son incarcération.
Des soutiens publics qui se sont invités le dimanche 5 avril lors de la célébration de la qualification des Léopards à la Coupe du monde. De l’aéroport international de N’djili, un nom ou plutôt deux ont résonné dans la foule : ceux de Félix Tshisekedi et de Constant Mutamba.
Des Kinois, visiblement déterminés, ont lancé des appels à la libération de ce jeune homme de 38 ans, qui a marqué les esprits. Des appels qui ont rapidement trouvé écho. À l’esplanade du Palais du peuple, où les Léopards ont été accueillis, ces mêmes Kinois ont réitéré leur revendication. Cette fois, leur message a été entendu.
Face à la foule, Félix Tshisekedi a interpellé les Kinois présents dans ce temple de la démocratie. En réponse, la foule a repris en chœur : « Libérez Mutamba ! » La réaction du président de la République a été sans équivoque : « Eyokani »
Ce paradoxe trouve ses racines dans un passage ministériel aussi bref qu’intense. En moins d’une année, Constant Mutamba Tungunga a imprimé une marque. Restitution de parcelles arrachées aux plus faibles, offensive judiciaire contre des figures jusque-là intouchables, dont Joseph Kabila et Corneille Nangaa, mise en place d’un canal d’écoute pour dénoncer les magistrats corrompus, la tenue des États généraux de la justice… Autant d’initiatives qui lui ont valu l’image d’un homme en guerre contre un système.
Une guerre qu’il a menée sans nuance, au risque de se brûler. Sa volonté affichée de s’attaquer aux réseaux d’influence, aux détourneurs et aux intouchables lui a attiré autant d’admiration que d’ennemis.
Pour ses partisans, sa chute n’est pas une simple affaire judiciaire, mais la conséquence directe de ce combat.
Sur le plan sécuritaire, son ton offensif face à Paul Kagame, dans un contexte d'agression rwandaise, et son alignement sans faille derrière Félix Tshisekedi ont renforcé son image d’homme engagé, voire radical. Avec Jean-Pierre Bemba, il s’est imposé comme l’une des voix les plus dures du gouvernement.
Mais c’est sur le terrain politique que le phénomène Mutamba intrigue le plus. En un temps record, il a su capter une base populaire large, au point d’éclipser, lors d'un meeting le 14 décembre 2024 au terrain Boudha à Kinshasa, un autre meeting de l’opposition pourtant bien installée au terrain municipal de Masina.
Certains de ses soutiens n’hésitent pas à le comparer à Patrice Lumumba ou à Étienne Tshisekedi, des références lourdes de sens dans l’histoire politique congolaise.
Sa probable libération ne va pas signer donc pas seulement la fin d’un épisode judiciaire. Elle va ouvrir une nouvelle séquence politique. Pour le pouvoir, c’est le retour d’un allié capable de mobiliser et de parler à une jeunesse en quête de figures fortes. Pour ses partisans, c’est la confirmation d’une conviction : Mutamba n’est pas un homme ordinaire, mais un combattant prêt à tout sacrifier pour le pays.
Reste une question, essentielle, presque dérangeante : comment un homme condamné pour détournement devient-il, aux yeux d’une partie du peuple, un héros ? L'avenir nous dira plus.
Josué Bengbazo, Journaliste, chercheur en politique extérieur et blogueur