Enlèvements à Kinshasa : au-delà des rumeurs [Tribune de Yvette Ditshima]
Dans une ville où les tensions sociales, l’insécurité urbaine et la circulation massive de l’information sur les réseaux sociaux s’entremêlent, des alertes sur des disparitions devraient imposer une réponse claire, coordonnée et transparente.
« Aidez-nous à le/la retrouver », « disparu », « enlevé », « introuvable depuis autant de jour ». Sur WhatsApp, Facebook, Tiktok... il n'est pas rare de tomber, chaque jour ou presque, sur un avis de recherche à Kinshasa.
Une fréquence qui installe peu à peu une forme de banalisation de l’insécurité.
Derrière ces disparitions, un mobile revient souvent : l’argent. Des ravisseurs exigent des rançons à des familles en échange de la libération de leurs otages.
Plus troublant encore, certains cas laissent penser à des enlèvements orchestrés de toutes pièces. Des femmes ou des jeunes filles auraient, dans certaines situations, mises en scène leur propre disparition dans le but d’extorquer de l’argent à leurs parents, voire à leurs conjoints. Des dérives qui brouillent davantage les pistes et compliquent la lecture d’un phénomène déjà inquiétant.
Cette situation n’est pourtant pas passée inaperçue au sommet de l’État. Lors d’une réunion d'un Conseil des ministres tenu en mars, le président de la République, Félix Tshisekedi, a exprimé sa préoccupation face à la recrudescence des cas d'enlèvements, demandant au gouvernement de mobiliser l’ensemble des services de sécurité et de renseignements, civils et militaires, afin d’intensifier la traque et le démantèlement des réseaux criminels.
Le chef de l’État a beau insister sur le renforcement des patrouilles et recommander la mise en place des numéros verts, une autre lecture de la situation que d'aucuns qualifient de simpliste est venue installer l'incompréhension. Le vice-Premier ministre chargé de l’Intérieur, Jacquemain Shabani, a indiqué que sur les 18 cas présumés d’enlèvements signalés depuis le 23 janvier par la police de Kinshasa, plusieurs relèveraient davantage de rumeurs que de faits avérés. Une mise en garde contre la propagation des fake- news a même été adressée à la population.
Un flou qui nourrit l'angoisse
Entre inquiétude réelle et suspicion de désinformation, le flou demeure. Et c’est précisément ce flou qui nourrit l’angoisse collective.
Car au-delà des chiffres et des déclarations officielles, une question persiste : que vivent réellement les familles concernées ? Et surtout, comment expliquer cette multiplication d’alertes qui, vraies ou fausses, traduit un sentiment d'insécurité permanent.
Dans une telle ville, où les tensions sociales, l’insécurité urbaine et la circulation massive de l’information sur les réseaux sociaux s’entremêlent, le phénomène des disparitions ne peut être réduit à une simple opposition entre réalité et rumeur. Bien au-delà, il devrait imposer une réponse claire, coordonnée et transparente. Car à force de voir défiler des visages des disparus sur nos écrans, c’est aussi notre capacité collective à distinguer le vrai du faux, mais surtout à protéger les plus vulnérables, qui est mise à rude épreuve.
Au-delà des discours officiels et des annonces sécuritaires, une interrogation persiste, plus dérangeante encore : le procès public des présumés kidnappeurs tenu en 2023 était-il une véritable réponse judiciaire ou une simple démonstration sans lendemain ? Faut-il aujourd’hui repenser en profondeur les mécanismes dissuasifs pour espérer enrayer durablement ce phénomène ?
Kinshasa ne peut pas s’habituer à vivre dans l’incertitude. Et encore moins à transformer les disparitions en banalité numérique.